Miss Daisy est une rare Fender Stratocaster de collection. Fabriquée au printemps 1954, elle a la particularité d'avoir un corps en frêne fait d'une seule et unique pièce, un vernis ambré et un manche signé du légendaire luthier Tadeo Gomez. 268 Stratocasters furent fabriquées en cette première année de production, et constituent le graal des guitaristes et collectionneurs.

Instrument exceptionnel, réputé pour son son et sa qualité de fabriquation, Miss Daisy appartient au guitariste français Jean-Pierre Danel, et est reconnue comme l'une des meilleures Stratocasters du monde.

Cet article, signé de son heureux propriétaire, est paru quelques jours après qu'il ait pris possession de l'instrument. Fender_Stratocaster_1954_Miss_Daisy___Jean_Pierre_Danel

Ma rencontre avec Miss Daisy…

Par Jean-Pierre Danel

L’instrument préféré d’un musicien tient une place bien particulière dans sa vie. Le rapport que nous avons à une guitare qui nous accompagne durablement est très privilégié. Musicalement bien sûr, affectivement également, mais aussi physiquement.

Le toucher de l’objet lui-même est quelque chose de personnel et de presque sensuel. Je reconnaîtrais les yeux bandés mes guitares préférées parmi des centaines d’autres.

Lorsque l’on a la chance de trouver le modèle qui comble toutes nos attentes, il nous suit parfois tout le reste de notre vie. C’est un choix qui compte.

J’aime les Stratocaster. Si je suis fier que Fender soit aujourd’hui partenaire officiel de mes albums, ça n’est pas par souci marketing, mais parce que ces guitares sont un bonheur depuis

plus de 25 ans pour le guitariste que je suis. Un instrument irremplaçable, un compagnon avec lequel je me sens à la maison.

Etant aussi un peu collectionneur dans divers domaines, j’ai acquis pas mal de Stratocasters en tous genres, et surtout, j’ai toujours rêvé de la guitare d’exception, qui serait le partenaire unique, idéal et définitif de mes aventures musicales. Celle qui pourrait tout faire.

Un rêve qui peut sembler presque enfantin, mais qui repose aussi sur une réalité que les musiciens connaissent bien : un instrument exceptionnel transcende vos capacités et votre inspiration.

Mais il existe plusieurs millions de Stratocasters, et elles sont pour la plupart excellentes. Les modèles véritablement exceptionnels se trouvent généralement être anciens et fort peu courants, et de ce fait s’apparentent aux violons Stradivarius : rares, fascinants, mythiques et… (très) chers.

Outre le prix et la rareté de ces guitares, c’est la rencontre en elle-même, entre le guitariste et l’instrument, qui est l’aspect le plus privilégié de ce partenariat statistiquement improbable, le graal de chaque musicien.

Lorsque l’occasion se présente, il est conseillé de ne pas la rater…

Le vendredi 4 mai 2007, j’ai reçu un colis de Tokyo dans lequel se trouvait un instrument que j’avais attendu depuis 24 ans…

Petit retour en arrière…

Après avoir fait mes premières armes en 1979 sur une guitare coréenne puis sur une copie de Strat japonaise (une Rokkoman), je joue sur Fender Stratocaster depuis janvier 1981 – deux années après mes débuts, mon père m’avait offert un modèle de 1979, noir/plaque noire, presque identique à celui sur lequel Hank Marvin jouait à cette époque. Une très bonne guitare d’ailleurs.

A l’été 82, à l’issue de la première tournée professionnelle à laquelle je participai, je suis passé à une Stratocaster blanche de 1971, revernie puis modifiée – sacrilèges dont nous étions inconscients à l’époque ! – avec différents switchs (puis avec un kit de micros du modèle « Clapton » au début des années 90). Encore un formidable instrument.

Dans les années 80, Patrice Bastien était déjà le spécialiste français de la Stratocaster vintage, et c’est d’ailleurs chez lui que Hank acheta la ’58 Fiesta Red qu’il utilisa durant cette décennie. J’allais rêver dans sa boutique internationalement renommée, et il me laissait patiemment essayer un tas de guitares dont il savait que je ne les achèterais jamais.

A l’âge de quinze ans, je n’avais pas les 20 à 25 000 Francs déjà nécessaires à l’achat de l’un de ces modèles mythiques des années 50, fort rares (un prix qui fait sourire aujourd’hui, où 180 000 € est le prix normal d’un modèle de 1954…quand on en trouve, c'est-à-dire une à deux fois par an au mieux, lors de ventes internationales très courues. Ce millésime reste le fantasme absolu).

Malgré une idée reçue et malgré leur générosité, mes parents n’auraient pas pu m’offrir un tel instrument non plus – si toutefois nous avions pu en trouver un.

Je n’ai donc pas acheté de guitare à Patrice à cette époque, qui de toute façon n’a jamais eu de modèle de 1954 à proposer à la vente, malgré les modèles exceptionnels qu’il ramenait des USA, où on en trouvait encore dans ces années-là.

Après avoir essayé des dizaines de modèles datés de 1957 à 65, je trouvai finalement une ’56 sans vernis, en piteux état, bricolée, et donc pas trop chère… et que j’ai dû revendre, faute de pouvoir l’accorder efficacement. J’ai appris depuis que son nouveau propriétaire, spécialiste réputé, a pu en faire un meilleur usage avec un réglage complexe mais à la longue réussi. Je n’avais pas assez d’expérience pour cela, hélas !

C’était en 1988. Je n’ai plus recroisé de Strat des années 50 avant longtemps.

J’essayais donc – avec succès – d’améliorer ma Strat ’71, et son manche impeccable et sa tenue de l’accord irréprochable me suffirent pour longtemps, même si un coin de mon cœur pensait encore à ces millésimes fameux, comparables à ceux qui font la différence entre un très bon et un très grand vin. .

Pour combler en partie ce manque, j’ai acheté une réédition d’un modèle de 1957 (la fin des années 80 vit Fender fabriquer de nouveaux modèles, copies abordables des anciens si recherchés de par le monde). Je fis ensuite l’acquisition d’une Stratocaster modèle Eric Clapton, puis de quelques autres, y compris un modèle du Custom Shop, réédition d’une Strat ’56. Tout cela était plus abordable ensemble qu’une seule guitare d’époque.

Mais l’appel des modèles réellement anciens restait fort, car je savais déjà combien leur authenticité se ressent et fait l’unanimité chez les guitaristes. La légende qui les accompagne est connue de chacun. Et je n’échappais pas à la règle : je rêvais d’une véritable Strat « vintage ». Je devais encore la chercher un moment...

En 1996, sur les conseils d’un ami, je découvre une autre Strat de 1956 en grande partie originale, chez un autre spécialiste que Patrice. Entre temps devenu musicien puis producteur, je pus m’offrir celle-là, et trouver l’instrument musicalement quasiment parfait, à défaut qu’il soit irréprochable en terme d’objet de collection

Je la nommai, plus tard d’ailleurs, La Marquise. Revernie en Fiesta Red par son propriétaire précédent. C’est un instrument d’exception, presque vintage (tout n’est pas tout à fait d’origine), avec un son ébouriffant, particulièrement sur le micro aigu – le grave est plus qu’excellent, et celui du milieu n’est pas d’origine, mais un modèle 1965, excellent lui aussi cela dit. Le manche, à priori une commande sur mesure car il est particulièrement fin pour cette époque, est un régal. Bref, la guitare idéale… à quelques détails près. D’abord, elle a été revernie. Elle est superbe mais évidemment, cela lui retire de l’authenticité et surtout ce feeling que seuls les vernis « vintage », patinés par le temps, peuvent vous faire ressentir, à l’instar de vieux instruments classiques ou de vieux meubles. Cela lui retire aussi de la valeur, mais cela concerne plutôt les obsessions des collectionneurs, et ne nuit pas à la qualité générale de l’instrument. Le fait que le micro central soit remplacé est bien dommage, car même s’il est excellent, il a des caractéristiques qui diffèrent d’un modèle de 1956. Heureusement pour moi, je ne l’utilise que rarement.

Le manche exceptionnel a beaucoup souffert du temps et commence à donner d’inquiétants signes de fatigue et d’étroitesse sur la corde mi aigu. La tête a été fendue, puis réparée, mais heureusement, l’accordage reste impeccable. Bref, une guitare fantastique, avec une légère frustration côté authenticité pure et dure. Et cela fait une différence.

Mon rêve absolu d’une guitare complètement d’origine, restait inassouvi.

En 1983, Hank Marvin m’avait lui aussi confirmé au cours d’une discussion combien les Stratocasters anciennes avaient des particularités irremplaçables et incomparables. Je me suis beaucoup documenté depuis. Jusqu’à écrire un livre à ce sujet en 2001.

Les modèles entre 1954 et 56, puis de 57 à 58, 59 à 63, et 63 à 65 avaient, pour chacune de ces périodes, leurs personnalités désormais bien identifiées. Basées sur le même concept, diverses variantes et évolutions ont conduit à déterminer des catégories de Stratocasters, qui ont leurs aficionados selon les goûts de chacun. Principalement jusqu’en 1965, où Fender fut revendu à CBS, dont la production massive fit de l’avis général fortement décliner la qualité d’ensemble des instruments, sauf (rares) exceptions. La qualité générale fut de retour dans les années 80, où Fender réédita ses guitares selon les spécificités des 50’s et 60’s. Mais les modèles originaux restent de loin les plus recherchés – souvent en vain. Ceux des années 50 tout particulièrement.

Leo Fender a cumulé plusieurs idées géniales en concevant ses guitares (il fut le premier à commercialiser en nombre une guitare électrique « solid body » avec la Broadcaster, rapidement connue sous le nom de Telecaster, en 1950) et ses basses (il fut l’inventeur de la basse électrique, qui révolutionna la musique moderne). Ses amplis sont aussi des modèles du genre.

En 1954, il alla encore plus loin avec un instrument révolutionnaire : la Stratocaster.

Corps confortable aux contours épousant les formes du guitariste, tête pratique grâce aux mécaniques placées d’un unique côté, le luxe d’avoir trois micros, une prise de jack creusée sur la table pour ne pas risquer de débrancher la guitare de façon intempestive, vibrato très au point, justesse précise avec un pontet par corde, entretien et réglages simples et efficaces, look futuriste, équilibre du poids et des formes, solidité à toute épreuve, sons nouveaux et couvrant une large palette sonore…Bref, un must qui explique qu’après les hésitations des revendeurs et des clients toujours conservateurs dans le petit monde de la musique, la Stratocaster soit devenue la guitare électrique la plus mythique et la plus vendue de l’histoire.

Un symbole de l’Amérique et du Rock’n’Roll qui a pris son essor avec elle, et un objet que l’on retrouve désormais dans de nombreux musées, célébrant aussi bien la musique que le design.

Etant guitariste, comment ne pas être fasciné par une telle légende, adoptée par les plus grands, de Jimi Hendrix à Eric Clapton, et importée pour la première fois en Europe pour celui qui m’a donné l’envie de devenir guitariste, Hank Marvin…

Le début d’une épopée devenue légendaire…

Après une dizaine de prototypes de Stratocaster en mars/avril, Fender fabriqua au printemps et au début de l’été une soixantaine de guitares, destinées aux revendeurs et à quelques musiciens proches de la marque. La première commande commerciale de 200 guitares démarra en octobre 54. En tout, les archives Fender listent pour cette année-là 268 guitares d’une série qui allait changer le monde…

Forrest White, directeur de l’usine Fender à l’époque, insiste sur le fait que la soixantaine de guitares d’avant la série d’octobre étaient des échantillons de présérie destinés à convaincre les acheteurs des magasins. Miss Daisy est l’une d’elles. L’une de ces quelques guitares qui ont déclenché la plus grande révolution guitaristique du siècle.

Avec un si petit nombre d’exemplaires produits, les Stratocasters de 1954 ont fatalement été rares de tous temps, et ont gardé une solide réputation de très grande qualité, peut-être due au soin apporté à ces modèles fabriqués à l’unité. En 1955, Fender fabriqua 452 Stratocasters, davantage encore en 1956, et petit à petit, avec l’avènement du Rock, le concept explosa et s’imposa comme la plus grande innovation de la guitare moderne, jusqu’à atteindre des millions d’exemplaires vendus et être la guitare la plus symbolique, la plus vue et la plus reconnue du siècle.

J’en rêvais depuis que j’ai su tout cela. Mais c’était resté inaccessible, comme pour tout le monde, ou presque.

J’ai oublié pour longtemps la recherche orientée collection pure, au vu des prix qui explosèrent dans les années 90, avec le décès de Leo Fender, la mode générale du vintage et les stars de la guitare s’affichant avec ces modèles de collection… Et j’avais d’ailleurs de quoi satisfaire toutes mes envies avec cette très belle guitare de 1956, qui était de toutes façons un fantastique et rare instrument – imparfaite mais fascinante tout de même.

Entre temps, La Marquise a fait son chemin et est devenue une pièce de collection malgré tout, avec la rareté grandissante de ces modèles désormais enfermés dans des coffres forts, et aussi suite aux nombreux articles qui lui furent consacrés, et plus encore depuis qu’elle fit la couverture de mes albums Guitar Connection 1 & 2… Comme quoi ! Il est vrai que, sans oser la comparaison, la fameuse Blackie d’Eric Clapton était une guitare trafiquée au dernier degré, abîmée, sans intérêt pour un collectionneur, et usée jusqu’à en être devenue injouable. Cela n’a pas empêché qu’entre ses mains expertes elle devienne mythique.

Il l’a généreusement vendue au profit de son centre de désintoxication pour un joli million de Dollars. Comme il le fit pour deux tiers de cette somme avec son modèle de 1956, Brownie.

Depuis, et avec le cinquantenaire de la Stratocaster, les prix ont à nouveau explosé, pour atteindre des sommets qui auraient semblés grotesques il y a peu de temps encore.

Une « custom color » bleue de 54 – il a existé une petite dizaine de ces prototypes au plus, et 3 ou 4 sont connus de nos jours – s’est vendue en deux jours pour plus de 250 000 $ au printemps 2007, à David Gilmour, qui possède déjà un autre prototype de couleur crème.

De mon côté, je louchais finalement sur une des très rares Stratocaster ’54 d’origine à vendre depuis près de deux ans, au Japon. Un spécialiste la proposait sans vraiment chercher en fait à la vendre.

J’avais croisé depuis quinze ans deux autres modèles de cette année, aux USA puis au Japon, affichés à 40 000 $ dans les années 90 et à 75 000 $ au début des années 2000 - ce qui m’avait, je l’avoue, dissuadé. Mais je m’attache sans doute à des détails bassement matériels… Je n’y croyais plus, un étui standard de cette époque, vide bien sûr, valant maintenant dans les 6000 € à lui seul …

Mais, le modèle de Stratocaster en question avait vraiment retenu mon attention, notamment par la particularité du bois utilisé pour son corps – du frêne, et non de l’aulne comme habituellement après 1956 - en une seule pièce, ce qui est très rare. La guitare tardait à se vendre car elle était en dépôt dans un magasin de Tokyo, et non aux enchères internationales comme c’est désormais souvent le cas. Peu de gens étaient au courant, et les clients de passage ont rarement ce type de somme à investir dans un instrument…

J’ai vu ensuite sur Ebay un modèle ’54 - pourtant reverni, donc bien moins côté – affiché à 112 000 €, et deux autres guitares de ce millésime, mais très incomplètes, revernies, modifiées, trafiquées et maltraitées, affichées cependant à plus de 25 000 € chacune…

Bref, le rêve, la collection et la perfection mises ensemble ont un prix… Alors soit on plonge, soit on range ce rêve dans un tiroir avec un petit pincement au cœur.

Je n’ai pas pu résister à celui-ci. La guitare avait trop d’atouts. Ses spécificités en font un instrument rare et d’une exceptionnelle qualité. Etant entièrement d’origine à un ou deux détails mineurs près, elle a le charme et l’aura que seuls ont ces quelques rares instruments réellement hors du commun. Irrésistible !

Je plongeai donc…

Après plusieurs coups de fils, emails et fax avec Tokyo, divers échanges de photos et documents, je donnais mon feu vert – sans même discuter du prix, j’aurais eu trop peur je crois de perdre cette unique occasion. De toutes façons, le vendeur connaissait certains de mes disques et j’étais en mauvaise situation pour lui arracher des larmes. Et il savait très bien aussi qu’un passionné ne reculerait pas devant l’aspect financier.

Je l’ai acquise sans même me rendre sur place pour l’essayer, tant il était évident qu’une guitare de ce millésime et dans cet état ne peut-être qu’un instrument absolument incomparable.

Enfin, j’allais véritablement assouvir le fantasme guitaristique définitif. J’en avais rêvé et j’avoue que là, j’en ai parfois perdu le sommeil !

Mark Knopfler a acquis une Stratocaster de 1954 il y a quelques années, et l’a nommée Jurassic Strat. Comme pour les Stradivarius, on a pris l’habitude baptiser quelques guitares exceptionnelles. George Harrison s’en était vu offrir une par Eric Clapton dans les années 70, mais il ne lui donna pas de nom. D’autres, dans des musées, portent simplement leur numéro de série comme un matricule.

Je décidai de nommer la mienne Miss Daisy. Pourquoi Miss Daisy ? Je n’en sais rien ! C’est sans réel rapport avec le film du même nom. Je trouvais juste ça mignon, appeler une guitare « Miss… ».

Elle allait rejoindre sa cousine La Marquise... J’allais jouer sur une Stratocaster de 1954 !!!

La guitare fut emballée et expédiée en express depuis le Japon.

Fébrile attente.

Elle était supposée arriver sous 10 jours – elle en mit cinq. Ma surprise en voyant le livreur fut totale.

En une minute, le précieux paquet était dans mon bureau, déballé à la hâte.

L’étui déjà respirait le charme d’une époque révolue mais au combien mythique dans la musique rock. Un rare objet de collection à lui seul.

Quand je l’ai ouvert, j’avais le cœur battant et presque les larmes aux yeux.

Et je restai silencieux.

Tout le charme du vintage pur et dur était là. Un instrument de rêve, parfait et rarissime.

Je réalisai alors une chose toute bête : c’était la première fois que je voyais une Stratocaster 1954 en vrai ! (j’ai pourtant vu nombre de vieilles Strats, chez Patrice et ailleurs, mais jamais le graal absolu que sont ces tous premiers instruments).

Un corps au vernis « sunburst » ambré – une caractéristique assez peu fréquente et du meilleur effet, plus élégant à mon sens que le deux tons jaunâtre habituel -, le tout en une seule pièce donc – rare et très appréciable pour la qualité de sa résonance. Un manche très agréable, bien que moins fin que celui sur mesure de ma ’56, mais je m’y suis fait très facilement, et un son…à tomber à la renverse !!

Cela peut sembler ridicule, mais j’ai été véritablement ému en tenant cette guitare. Et je le suis encore.

David, mon assistant, qui est aussi un excellent bassiste, arriva peu après et tomba lui aussi sous le charme de Miss Daisy. On s’asseyait pour la regarder.

Je ne l’ai pas lâchée pendant plusieurs jours, l’emmenant à la campagne pour l’essayer à nouveau pendant le pont du 8 mai.

De retour à Paris, je l’ai amenée à Didier Duboscq, chez Eden Lutherie, qui est aussi le luthier officiel de Fender France. Il a vu passer bien des guitares, y compris des modèles rares et exceptionnels. Il règle les miennes et celles de beaucoup de musiciens, et il a adoré La Marquise et la série L de 1964 que j’utilise souvent, qui a elle aussi un son incroyable, et dont il a trouvé qu’elle était vraiment un instrument énorme – et il a bien raison !

Là, je lui amenais le top du must, une guitare comme il n’en verrait qu’une seule dans sa vie : une Stratocaster 1954 !

Je voulais régler l’action – un peu basse – et solutionner un souci de tenue d’accord. Cette guitare a visiblement été beaucoup jouée pendant 20 ou 25 ans, puis probablement exposée – comme elle le mérite, certes, mais est-ce la destination réelle d’un instrument ? – pendant au moins dix ou quinze ans. Elle avait donc besoin d’une petite visite de contrôle et de quelques réglages…

Quand Didier a vu Miss Daisy, il a été bluffé par son look chargé d’histoire et patiné par le temps. Un bonheur unique pour lui, qui se retrouvait, malgré son expérience, face à une telle guitare pour la première fois. Bref, une émotion réelle et partagée. Un peu comme devant un vin unique ou un tableau exceptionnel.

Mais quand j’ai branché la guitare, alors là… Nous nous sommes regardés, soufflés, épatés, émerveillés…heureux. Quel instrument !

Les aigus claquent comme seule La Marquise peut le faire. Extraordinaire ! Mais, ça, on le savait déjà… Seules quelques guitares sonnent aussi bien, mais on s’attendait tout de même à ce que Miss Daisy soutienne la comparaison hors normes avec La Marquise, qui a elle-même un son incroyable dans les aigus.

Mais pour Didier et moi, la grosse surprise, ce fut le grain et la dynamique des graves… une tornade ! Du jamais vu ! Didier m’a dit qu’avec une ’57 croisée il y a quelques années, c’était la Stratocaster la plus fabuleuse qu’il ait entendue ! Mais celle-ci avait en plus le millésime…

Voilà qui confirma mon opinion, après avoir écouté de nombreux bijoux de la même catégorie depuis plus de vingt ans – même si aucun ne datait de ’54, les caractéristiques musicales sont les mêmes jusqu’en ’56, et je peux comparer.

A peine est-elle arrivée à la maison que plusieurs articles, en France et aux Etats-Unis notamment, sont déjà consacrés à Miss Daisy. Sa rareté et sa qualité suscitent l’intérêt à la fois des musiciens et des collectionneurs.

Me voici donc avec une nouvelle compagne musicale et, sans renier ni renoncer à La Marquise, je crois que Miss Daisy va remporter mon adhésion quasi permanente (sauf peut-être pour les sons très saturés où le modèle Clapton, avec son booster de volume, se range dans une toute autre catégorie, loin du style d’un modèle standard).

Je ne vais donc pas mettre Miss Daisy au coffre, comme le font certains collectionneurs. Elle est malgré tout en lieu sûr. De toutes façons, elle est invendable sans moi, répertoriée et trop visible sur le net pour cela. Mais puis surtout, elle est faite pour être jouée !

Miss Daisy a le charme, l’authenticité, la rareté, la perfection du son, le confort de jeu, l’histoire, le passé, le feeling… Bref, c’est un superbe objet qui est un instrument hors normes, et c’est avant tout le plaisir ultime pour un guitariste.

Un bonheur que l’on ne croise qu’une fois dans une vie de musicien.

Merci Leo !

Jean-Pierre Danel - 10 mai 2007

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